BIBLE : POURQUOI UN NOUVEAU COMMANDEMENT D'AMOUR (JEAN 13 34-35), COMMENTAIRE


Comment l'amour est-il un commandement dans l'Evangile ?

Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. (Evangile selon Saint Jean 13-34 et 15 9-12))

Lorsque le Seigneur avait ordonné à son peuple d’aimer son prochain comme soi-même, Il n’était pas encore venu sur la terre ; aussi sachant bien à quel degré l’on aime sa propre personne, Il ne pouvait demander à ses créatures un amour plus grand pour le prochain. Mais lorsque Jésus fit à ses apôtres un commandement nouveau, son commandement à lui, comme Il le dit plus loin, ce n’est pas d’aimer le prochain comme soi-même qu’Il parle mais de l’aimer comme Lui, Jésus, l’a aimé, comme Il l’aimera jusqu’à la consommation des siècles... (Sainte Thérèse de Lisieux)

Quels grands commandements dans l'Evangile ?

Cette explication dans « histoire d’une âme » est très peu connue. Même beaucoup de prêtres ignorent cette interprétation, bien que Thérèse soit la dernière des 33 docteurs de l’Eglise. Cette ignorance est étonnante car Thérèse analyse le commandement de l'ancien testament « tu aimeras ton prochain comme toi-même » que le Christ a mis un moment au premier rang. Comment est-il possible qu'elle le déclare périmé avec la venue du Christ ?

Cet enseignement de Sainte Thérèse m’a surpris. Je n’avais jamais étudié dans le nouveau testament les passages où Jésus indique quels commandements sont primordiaux. J’ai alors trouvé trois passages, et fait très intéressant, les paroles du Christ sont tournées vers des auditoires très différents, qui vont de celui hostile à celui de ses disciples en passant par un auditoire intermédiaire, quelqu’un de juste favorable. Méditons sur le sens de ces trois messages :

L’auditoire hostile est celui d’un groupe de pharisiens :
Et l’un d’eux lui demanda pour l’embarrasser : Maître, quel est le plus grand commandement de la loi?
Jésus lui répondit: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C'est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes.
(Matthieu 22 35-40)

L’auditoire favorable est représenté par un jeune homme riche :
Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle?
Il lui répondit: Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon? Un seul est le bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements.
Lesquels? lui dit-il.
Et Jésus répondit: Tu ne tueras point; tu ne commettras point d'adultère; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignage; honore ton père et ta mère; et tu aimeras ton prochain comme toi-même.
(Matthieu 19.16)

Le troisième passage est celui où il dit à ces disciples :
Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres.

Les trois fois, le Christ donne la même réponse centrale : Le principal, c’est la relation, et celle-ci doit être basée sur l’amour. Envers les autres hommes, la réponse est identique dans les trois cas : tu les aimeras. Avec Dieu la relation y est décrite aussi comme une relation d’amour, un amour soit de notre part, soit du sien.

Mais la description par Jésus de la relation avec Dieu va dépendre du contexte :

Amour de Dieu ou du prochain ?

Les pharisiens étaient connus pour vouloir respecter scrupuleusement la Loi de la Bible, or celle-ci comprenait plusieurs centaines de commandements. Ce nombre gigantesque explique mieux la question qu’ils posent à Jésus. Mais cette attitude scrupuleuse fit que la relation avec Dieu était basée plus sur l’obéissance que sur l’amour, et surtout ils finirent par mépriser ceux qui n‘avaient pas leur rigueur. Les contacts avec ceux-ci devaient être très limités, voire interdits, sous peine d’impureté. On pense que « pharisiens » voulait dire « séparés ». Que va répondre le Christ ? Face à ces scrupuleux de la Bible, il va en extraire deux commandements. Le premier concerne Dieu, puisque la relation avec Dieu est primordiale pour eux. Il va choisir un des commandements les plus récités à l’époque « tu aimeras Dieu... ». Mais il ajoute aussitôt le second « tu aimeras ton prochain … ». Bien qu’ils soient extraits de deux livres différents ( le Deutéronome et le Lévitique), il va les unir en un seul commandement. En déclarant qu’il est semblable d’aimer Dieu et son prochain, il affirme que le mot le plus important du premier commandement n’est pas Dieu mais aimer. Les pharisiens lui avaient posé cette question pour le piéger, ce sont eux qui se trouvent maintenant dans l’embarras : Eux qui prétendent vouloir obéir à tous les commandements, comment justifier leur attitude de mépris pour leur prochain qui va à l’encontre d’un des commandements ? Le christ ne critique pas leur attachement aux centaines de commandements de la Bible, mais en prétendant qu’aimer Dieu et son prochain est la base de tous les autres, il pose la question de savoir à quoi peut servir d’obéir à autant de commandements si on néglige le premier. C’est exactement le thème du fils aîné de la parabole de l’enfant prodigue : il a eu beau obéir scrupuleusement à tous les commandements de son père, il s’est exclu du paradis en rejetant son frère.

Aimer Dieu ou prendre conscience de l'amour de Dieu ?

Tout autre est le contexte avec le jeune homme riche. La question n’est pas un piège, le Christ est beaucoup plus libre dans sa réponse, mais surtout le jeune homme ne demande pas quel est le premier, mais quels commandements sont suffisants pour entrer dans le paradis. Le christ va commencer par extraire quelques-uns des dix commandements. Or, surprise, Jésus ne va choisir aucun des premiers qui concernent Dieu (Tu n'auras pas d'autres dieux …), et va pratiquement citer tous ceux concernant le prochain. Jésus va aussi profiter du mot « bon » utilisé par le jeune homme pour affirmer que la bonté de Dieu dépasse toutes les autres, au point que seul Dieu est vraiment bon. Jésus ne va pas lui demander d’aimer Dieu, mais veut lui faire prendre conscience que Dieu aime.
Pourquoi Jésus choisit-il de donner une réponse aussi réduite, ne mentionnant pas notre amour pour Dieu ? Peut-être à cause de la question. Le jeune homme demande seulement comment posséder la vie éternelle. Le paradis semble un bien de plus à ajouter aux nombreux qu’il possède déjà. La tradition différentie plusieurs niveaux de relation possible avec Dieu. Or la recherche de son salut y est considérée comme le plus imparfait. Pourquoi ? Parce que cette relation n’est tournée que vers soi-même, vers la recherche de l’obtention d’un bien. Comme quelqu’un qui se marierait pour posséder un conjoint. Parler d’aimer Dieu à ce niveau a-t-il un sens ?

Prendre conscience de l'amour de Dieu pour aimer

Le commandement nouveau donné est aux disciples est très voisin de la réponse donnée au jeune homme riche. Il parle seulement d’amour du prochain. Mais comme dit Thérèse, il change ce commandement en substituant la référence. Au jeune homme riche, il avait répondu que seul Dieu était bon, or voici qu’il demande maintenant qu’on le prenne, lui Jésus, comme exemple d’amour. Il se met au niveau de Dieu, et l’on comprend mieux pourquoi il a réservé ce commandement à ses disciples.
Mais pourquoi dans ce nouveau commandement, Jésus ne mentionne pas l’amour envers Dieu ? Je vois personnellement trois raisons fondamentales :
- peut-on profondément aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Catherine de Sienne parle de trois gradins pour arriver à une relation parfaite avec Dieu. Le premier c’est la soif de dieu, qui nous pousse à mieux le connaître. Le second c’est la contemplation de l’amour profond de Dieu manifesté dans le Christ crucifié. Le troisième c’est l’union avec Dieu. D’abord le connaître avant de l’aimer. Or le Christ s’adresse à ses disciples qui ont déjà eu le désir de le suivre. Quelle différence avec le jeune homme riche lors de leur première rencontre avec Jésus : « Jésus se retourna, et voyant qu'ils le suivaient, il leur dit: Que cherchez-vous? Ils lui répondirent: Rabbi ( ce qui signifie Maître), où demeures-tu? (jean 1-23) ». Une réponse tournée vers le Christ ! Par le nouveau commandement, Jésus va demander à ses disciples qui ont déjà franchi le premier gradin, de gravir le second. Car Jésus ne limite pas son commandement à aimer le prochain, mais il dit « comme je vous ai aimés … ». Il demande de comprendre son amour. Jusqu’ici Dieu était assez discret, le rendant peu perceptible, mais sa venue sur terre modifie tout, et en donnant ce nouveau commandement au début de sa passion, Jésus indique que la connaissance de Dieu passe par la contemplation du mystère de la croix.
- Une autre raison que je vois est qu’il est pratiquement impossible de comprendre l’amour de Dieu sans essayer d’aimer les autres. L’amour de Dieu est « trop » parfait pour être compris seul. En effet Il est facile d’aimer celui qui nous aime, et nous avons alors tendance à confondre « aimer » et « aimer être aimé ». Il est une phrase souvent répétée par des croyants : « Dieu aime ceux qui l’aiment et n’aime pas ceux qui ne l’aiment pas ». Etrange phrase, car n’aimer que ceux qui nous aiment, c’est n’aimer que nous-même, et ici cela signifierait que c’est nous qui sommes à l’initiative de notre relation d’amour et non pas Dieu. Mais pour nous faire vraiment comprendre l’amour de Dieu, Jésus nous commande d’abord d’essayer d’aimer, comme lui, notre prochain. Pas un « lointain » inconnu ou ceux que nous choisirons, mais celui que nous rencontrons, quel qu’il soit, quelles que soient les différences entre lui et nous, quelle que soit sa réaction à notre amour. Thérèse de Lisieux illustre parfaitement cette obéissance à ce commandement de proximité quand elle décrit sa volonté d’aimer toutes ses consoeurs, en commençant par celles qui lui marquaient le moins d’amour. L’amour de Dieu, c’est la théorie, l’amour du prochain, c’est la pratique. L’un et l’autre sont indispensables pour comprendre vraiment ce que veut dire « aimer ». Catherine de Sienne disait que les deux s’enrichissent l’un l’autre.
- Y a t il un sens à faire de l'amour un commandement ? La compréhension de l'amour ne doit-elle pas venir de l'exemple plutôt que d'un ordre ? Par contre demander qu'on s'interroge sur l'amour que Lui a eu est bien plus logique.

Le commandement d’aimer « de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée » c’est l’idéal, la conclusion correspondant au dernier gradin, celui d’union. Le commandement d’aimer comme Jésus, c’est le moyen, la porte correspondant au deuxième gradin.

Quand j’ai réalisé les parcours avec Yvette et Amaury (voir les récits Envie de mourir que faire et Ado déscolarisé ), je ne connaissais pas du tout Catherine de Sienne. Or aujourd’hui je me rends compte que ce que j’ai essayé de leur faire ressentir, la curiosité envers la Bible, la compréhension de la Passion et ce sentiment d’union avec Dieu n’étaient que les trois gradins de Catherine. Je pense qu’Amaury a atteint le troisième, Yvette au moins le second.